Douala, Cameroun
Climat Pollution

Quatre heures de sommeil par nuit : Le calvaire des habitants de Yaoundé 5

Le cinquième arrondissement de Yaoundé vibre au rythme d’une cacophonie permanente qui transforme la vie quotidienne de ses 500 000 habitants en épreuve acoustique. Une étude scientifique publiée en 2025 dans l’African Cities Journal par les géographes Gilles Tounsi Kamdem et Aloys Yanou de l’Université de Yaoundé 1 révèle l’ampleur d’une pollution sonore qui atteint des niveaux alarmants, bien au-delà des seuils de tolérance humaine. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 73% des ménages interrogés déclarent subir une gêne permanente face au bruit ambiant qui sature leur environnement jour et nuit.

Les bars et débits de boissons constituent la première source de nuisance avec 23% des plaintes recensées, selon les données de Tounsi Kamdem et Yanou. Ces établissements, concentrés sur l’axe Mvog-Ada à Mfandena baptisé « l’axe du mal » par les riverains, diffusent de la musique amplifiée atteignant 90,4 décibels. Ce niveau sonore équivaut à celui d’un camion-poubelle ou d’une tondeuse à gazon, mais il pénètre directement dans les chambres à coucher des familles voisines entre 19 heures et 5 heures du matin. Les mesures de terrain montrent que certains ménages vivent littéralement coincés entre deux bars, exposés à plus de 70 décibels jusque dans leurs lits.

La circulation routière arrive en deuxième position avec 13% des nuisances identifiées dans l’étude. Les carrefours de la commune affichent des niveaux sonores moyens oscillant entre 63 et 88 décibels, amplifiés par l’usage abusif du klaxon et l’incivisme des conducteurs de mototaxis qui modifient leurs tuyaux d’échappement. Les heures de pointe du matin entre 6h30 et 8h30 transforment ces nœuds routiers en zones de torture auditive où le ronronnement des moteurs se mêle aux embouteillages quotidiens. Les mesures révèlent que 14% des résidents souffrent directement de cette pollution véhiculaire qui ne faiblit qu’après minuit.

Les riverains des bars déclarent dormir en moyenne quatre heures par nuit, s’endormant vers 22 heures mais ne trouvant le calme qu’à partir de 3 heures du matin

Les églises de réveil complètent ce triptyque infernal avec 10% des plaintes. Depuis la libéralisation du secteur religieux au Cameroun, ces lieux de culte se sont multipliés sans aucun contrôle acoustique. Équipés de systèmes de sonorisation sophistiqués, ils diffusent chants, prières et louanges à des volumes qui dégradent considérablement la qualité de vie du voisinage. Cette pollution spirituelle s’ajoute aux bruits professionnels générés par les menuiseries, scieries et ateliers de soudure métallique qui fonctionnent en journée avec des intensités comprises entre 60 et 80 décibels.

L’enquête menée auprès de 212 ménages selon la formule de Cochran dévoile une réalité encore plus dramatique. Les riverains des bars déclarent dormir en moyenne quatre heures par nuit, s’endormant vers 22 heures mais ne trouvant le calme qu’à partir de 3 heures du matin lorsque la musique cesse enfin. Cette privation chronique de sommeil s’accompagne d’externalités négatives que les autorités locales ne peuvent plus ignorer : prostitution, bagarres et dérives diverses transforment certains quartiers en zones de non-droit nocturne.

La cartographie sonore réalisée avec un sonomètre de précision équipé d’un récepteur GPS révèle une géographie de la souffrance auditive. Les mesures effectuées le matin, à midi et le soir montrent que les niveaux sonores dépassent systématiquement les 75 décibels recommandés comme seuil maximal d’exposition sans risque sanitaire. À partir de 80 décibels, la gêne devient insupportable et les risques pour la santé se multiplient : troubles du sommeil, stress chronique, hypertension artérielle et dégradation des capacités auditives.

À partir de 80 décibels, la gêne devient insupportable et les risques pour la santé se multiplient

La situation s’aggrave avec la pauvreté énergétique qui caractérise le Cameroun. Les coupures d’électricité récurrentes contraignent les bars à utiliser des générateurs dont les niveaux sonores oscillent entre 55 et 90 décibels selon leur puissance. Ces groupes électrogènes qui se déclenchent automatiquement densifient encore davantage un paysage sonore déjà saturé, créant une pollution continue qui ne laisse aucun répit aux populations.

Le maire de la commune Augustin Bala reconnaît l’ampleur du désastre dans un entretien accordé aux chercheurs le 15 novembre 2024 : « L’environnement sonore dans la commune est désordonné. Il y a beaucoup de bars qui diffusent la musique à un volume élevé et à tout moment sur la voie publique. » Mais cette lucidité administrative ne se traduit par aucune action concrète. Les lois et décrets prévus par l’État pour réglementer ces nuisances ne sont pas respectés et les sanctions jamais appliquées.

La législation camerounaise sur les débits de boissons fixe pourtant des horaires précis : les bars doivent fermer à minuit, les ventes à emporter à 21 heures. Mais sur le terrain, ces règles demeurent lettre morte face à une réglementation quasi nulle et une absence totale de contrôle municipal. Les 35% de ménages fortement dérangés par le bruit attendent en vain que l’ordre revienne dans leurs quartiers devenus invivables.

Cette pollution sonore constitue une urgence de santé publique que les autorités camerounaises continuent d’ignorer, condamnant un demi-million d’habitants à vivre dans un environnement acoustique toxique qui détruit leur santé physique et mentale.

Franck Atéba

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