La lettre du 27 juin 2025 a la froideur d’un couperet. En quelques lignes, Mark Eldon-Edington, directeur de la Division de gestion des subventions du Fonds mondial, inflige au Cameroun une sanction sans appel. L’enveloppe destinée à combattre le VIH, le paludisme et la tuberculose fond de 297,05 millions de dollars à 267,17 millions de dollars. Soit une amputation brutale de 29,87 millions de dollars, équivalant à près de 16,6 milliards de francs CFA. Une réduction de 10 % qui sonne comme un désaveu international.
Cette correspondance, adressée simultanément au ministre de la Santé publique Manaouda Malachie, à la présidente de l’Instance de coordination nationale Dr Djanabou Bakary et au représentant de la société civile John Essobe, porte en elle bien plus qu’un simple ajustement budgétaire. Elle révèle l’effondrement de la crédibilité sanitaire camerounaise sur la scène internationale.
L’hémorragie financière frappe de manière inégale les différents programmes de santé. Le tableau détaillé des nouvelles allocations révèle l’ampleur du désastre. La subvention CMR-M-MOH destinée au paludisme subit la plus forte contraction avec une baisse de 12,83 millions d’euros, soit 11,63 % de son enveloppe initiale de 110,37 millions d’euros. Le programme VIH CMR-H-MOH perd 11,79 millions d’euros sur ses 132,41 millions initiaux, représentant une réduction de 8,90 %. La tuberculose CMR-T-MOH voit son budget de 19,78 millions d’euros amputé de 1,99 million, soit une baisse de 10,04 %. Enfin, la subvention CMR-C-CARE, gérée par une organisation de la société civile, perd 3,27 millions d’euros sur ses 34,50 millions initiaux, soit une réduction de 9,47 %.
Cette décision survient dans un contexte où le Cameroun avait déjà subi les foudres du Fonds mondial en avril 2025 avec la suspension de plusieurs activités pour « mesures d’adaptation ». Les activités gelées à cette époque le restent, sauf autorisation expresse de leur remise en œuvre. Un gel qui traduit la défiance persistante des bailleurs internationaux envers la gestion camerounaise.

Les raisons de cette sanction ne surprennent que par leur ampleur. Mauvaise gouvernance, cas avérés de mauvaise gestion des fonds alloués, non-paiement des fonds de contrepartie, la litanie des griefs dresse le portrait d’un système défaillant. Au ministère de la Santé, on tente de minimiser en parlant de « pression habituelle pour pousser au paiement des fonds de contrepartie ». Cette réaction révèle une incompréhension profonde des enjeux ou une volonté délibérée de masquer la réalité.
Car cette réalité est implacable. Le Cameroun avait tous les moyens d’éviter cette débâcle. Plusieurs sources proches du ministère de la Santé pointent un manque d’anticipation criant. Le pays aurait dû rassurer les bailleurs par des actions concrètes plutôt que de subir passivement les conséquences de sa négligence. Parmi les occasions manquées, le plaidoyer en faveur d’une loi sur la couverture sanitaire universelle, reposant sur des ressources fiscales tirées d’externalités négatives comme l’alcool, le tabac, la pollution ou les services numériques.
L’opérationnalisation de l’Agence camerounaise du médicament, encore en gestation, aurait pu constituer un levier stratégique pour positionner le Cameroun comme fournisseur d’antirétroviraux de base à l’échelle sous-régionale. De même, une meilleure allocation budgétaire aux services sociaux et sanitaires aurait pu alléger les charges supportées par les populations tout en démontrant l’engagement national.
Les répercussions de cette sanction financière dessinent un tableau apocalyptique pour la santé publique camerounaise. À court terme, les médecins de santé publique redoutent une recrudescence des cas de VIH, de tuberculose et d’autres infections sexuellement transmissibles. Les stocks d’antirétroviraux, déjà insuffisants dans plusieurs régions, risquent de s’épuiser plus rapidement. Les campagnes de prévention du paludisme, cruciales pendant la saison des pluies, pourraient être réduites voire annulées.

À moyen terme, plusieurs programmes nationaux de lutte pourraient être contraints de fermer, faute de financement. Cette perspective pourrait conduire à la mise en place d’un comité multisectoriel de crise, placé sous la tutelle du Premier ministre ou du chef de l’État. Une mesure d’urgence qui témoignerait de l’ampleur du désastre sanitaire en cours.
L’impact à long terme s’annonce plus dramatique encore. Le retrait partiel du soutien international impliquera une reconfiguration budgétaire douloureuse. Des ressources nationales, initialement prévues pour d’autres priorités économiques ou sociales, devront être redirigées vers des besoins sanitaires devenus urgents. Cette redistribution forcée risque de créer des tensions budgétaires dans d’autres secteurs, alimentant un cercle vicieux de sous-investissement chronique.
Le Fonds mondial accorde à l’Instance de coordination nationale jusqu’au 14 juillet 2025 à 17 heures (heure d’Europe centrale) pour répondre à cette notification. À défaut de réponse dans ce délai, les nouveaux montants seront considérés comme acceptés. Cette ultimatum de quelques jours seulement révèle l’urgence de la situation et la marge de manœuvre quasi inexistante du Cameroun.
Cette sanction financière constitue bien plus qu’un simple ajustement budgétaire. Elle matérialise la perte de confiance manifeste dans la capacité du pays à gérer avec rigueur et transparence les ressources dédiées à la santé publique. Elle agit comme un test de crédibilité pour le gouvernement, à l’heure où les financements internationaux se raréfient et où les exigences de bonne gouvernance se renforcent.
Si le Cameroun ne prend pas des mesures immédiates et structurelles pour rétablir la confiance, renforcer la traçabilité des fonds, honorer ses engagements et sécuriser les contreparties nationales, il risque un désengagement progressif, voire un isolement de ses partenaires techniques et financiers. Ce retrait partiel agit donc comme un signal d’alerte, mais aussi comme un ultimatum discret, incitant le pays à opérer un sursaut institutionnel et politique pour éviter que la santé publique ne devienne le talon d’Achille de sa stabilité budgétaire.
Dans les couloirs du ministère de la Santé, certains parlent déjà d’un « réveil tardif » face à des signaux d’alarme ignorés pendant des mois. Mais pour les millions de Camerounais qui dépendent de ces programmes vitaux, il pourrait être déjà trop tard. Car quand la corruption gangrène la santé publique, ce ne sont pas seulement des chiffres qui s’effondrent, ce sont des vies humaines qui se perdent dans le silence des négligences institutionnelles.
Arielle Magoum

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