Au Cameroun, 78,56% des pêcheurs qui capturent le poisson consommé par les familles ne sont pas camerounais. Le rapport d’août 2023 de l’Agence Japonaise de Coopération Internationale révèle une réalité dérangeante : la majorité écrasante des 25 030 pêcheurs artisanaux qui nourrissent ce pays de 27 millions d’habitants viennent du Nigeria, du Ghana, du Bénin ou du Mali.
Sur les eaux territoriales camerounaises, sous pavillon camerounais, avec des licences camerounaises, les nationaux ne représentent que 4 642 âmes. Les autres, 20 388 hommes, sont des migrants ou des nomades qui parcourent le golfe de Guinée au gré des bancs de poissons.
Cette dépendance aux étrangers pour une ressource aussi vitale que la protéine animale devrait alarmer. Selon le même rapport de la JICA, les produits halieutiques fournissent 42,2% des protéines animales ingérées par les Camerounais. Plus que le bœuf, plus que le poulet, plus que le porc. Et pourtant, ce sont des mains étrangères qui tiennent les filets, qui savent lire la mer, qui transmettent les techniques de pêche de père en fils tandis que les jeunes Camerounais regardent ailleurs.

Les chiffres de production racontent une autre histoire troublante. En 2022, le secteur halieutique a produit environ 340 000 tonnes de poisson. Mais la demande intérieure oscille entre 400 000 et 500 000 tonnes par an. Le déficit se comble comment ? Par l’importation massive de poisson congelé, principalement de Mauritanie, du Sénégal, d’Argentine, de Chine et du Vietnam. Entre 200 000 et 240 000 tonnes de poisson étranger arrivent chaque année dans les ports camerounais. L’entreprise CONGELCAM contrôle à elle seule 80% de ce commerce et possède une centaine de magasins répartis sur tout le territoire. Le poisson importé se vend au tiers du prix du poisson frais local, créant une concurrence déloyale qui étouffe les pêcheurs artisanaux.
La pêche industrielle n’offre aucun réconfort. En 1970, neuf chalutiers débarquaient 3 919 tonnes de crevettes. En 2006, avec 51 navires, les captures tombaient à 3 502 tonnes. Aujourd’hui, moins de 5 000 tonnes alors que les captures atteignaient 20 000 tonnes dans les années 1970. L’équation est simple : plus de bateaux, moins de poissons, ressources épuisées. Les chalutiers utilisent des maillages inférieurs aux normes réglementaires, capturant des juvéniles avant même qu’ils ne se reproduisent. Chaque sortie en mer devient une amputation du futur.

L’Union européenne a tranché en janvier 2023. Un carton rouge pour pêche illicite, non déclarée et non réglementée. Les exportations de produits halieutiques camerounais vers l’Europe : interdites. Une sanction qui prive le pays de revenus cruciaux mais qui reflète l’incapacité des autorités à contrôler leur propre flotte. Le potentiel économique existe pourtant : selon les modélisations bioéconomiques citées dans le rapport JICA, la pêcherie crevettière pourrait générer 3,2 millions de dollars annuels avec une gestion appropriée. Mais les normes sanitaires ne sont pas respectées, les installations vieillissent, la surveillance fait défaut.
Sur le terrain, les infrastructures crient leur abandon. Seuls deux débarcadères, Kribi et Youpwé, construits grâce à l’aide japonaise, disposent d’équipements dignes de ce nom. Les 300 autres campements et points de débarquement recensés en 2009 n’ont ni quais en béton, ni chambres froides, ni chaîne du froid fonctionnelle. Le poisson se vend à même le sol, sous le soleil, sans glace. Les conditions d’hygiène catastrophiques menacent la santé publique. Au marché Mfoundi de Yaoundé, les étals de plein air dominent : 34 pour le poisson fumé, 71 pour le poisson congelé, seulement 2 pour le poisson frais. Une planche, un parasol, la chaleur équatoriale. Rien d’autre.
Le Cameroun a pourtant un plan. La Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 fixe comme priorité l’augmentation de la production à 450 000 tonnes, le renforcement de la chaîne de valeur, la création d’emplois. Le rapport JICA d’août 2023 propose des solutions concrètes : extension du centre de Kribi, construction de marchés modernes, rénovation des centres de formation. Mais entre les plans et la réalité, un gouffre persiste. Celui du budget, celui de la volonté politique, celui de la corruption endémique qui ronge chaque initiative.
Pendant ce temps, 78,56% des pêcheurs restent étrangers. Et le Cameroun continue d’importer la moitié de ce qu’il mange de la mer.
Mirielle Tchoumnou

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