L’inauguration du barrage de Nachtigal, prévue le 3 avril 2025, devait marquer un tournant dans l’approvisionnement énergétique du Cameroun. Ironie du sort, c’est dans un contexte de délestages aggravés que le pays s’apprête à célébrer cette infrastructure majeure de 420 MW, censée augmenter de 30% la capacité de production nationale.
Depuis près d’un mois, le Réseau interconnecté Sud (RIS), qui alimente sept des dix régions camerounaises, subit des coupures d’électricité devenues quasi permanentes. À Yaoundé, ce qui devait durer « entre 4 et 6 heures » s’étire souvent sur plusieurs jours, laissant des quartiers entiers dans le noir. « Nous avons eu beaucoup de dommages à cause de ces coupures. On fait les achats le mois et tout à coup on vous coupe le courant et les vivres se gâtent« , témoigne Christian Mvogo, agent du service public, illustrant l’exaspération des Camerounais.
La situation confine à l’absurde: alors que le barrage injecte l’intégralité de sa capacité dans le réseau depuis le 18 mars, selon NHPC, les consommateurs n’en perçoivent aucun bénéfice tangible. Les explications d’Eneo, distributeur national d’électricité, s’accumulent: incidents sur le réseau de transport géré par la Sonatrel, travaux programmés, chutes de poteaux, ruptures de câbles, incendies de transformateurs… Ces derniers jours, c’est le poste de transformation de Nyom, pourtant flambant neuf, qui est régulièrement pointé du doigt.
La réalité, plus complexe, révèle un décalage criant entre production et distribution. Le réseau de transport vieillissant et incomplet ne permet pas d’acheminer efficacement l’énergie produite. Certaines lignes du projet Nachtigal demeurent inachevées, compromettant la distribution de cette manne énergétique pourtant disponible.

Le plus troublant dans cette équation réside dans l’aspect financier: dès la mise en exploitation complète du barrage, effective depuis mi-mars, l’État camerounais s’est engagé à verser mensuellement 10 milliards FCFA à NHPC, que l’énergie soit consommée ou non. Autrement dit, le pays paiera pour une électricité qu’il produit mais qu’il est incapable de distribuer efficacement à ses citoyens.
Ce paradoxe énergétique contraste cruellement avec les espoirs des populations locales. À Ndokoa, village où a été construit le barrage, Benjamin Christophe Nsila, chef de village, confie: « C’est un projet qu’on attend depuis notre enfance, et j’ai presque 50 ans aujourd’hui… Nous n’avons le courant au village que par endroit; on espère qu’avec cette mise en eau, on pourra en bénéficier. »
L’investissement colossal de 786 milliards FCFA devait « pallier le déficit actuel de l’offre en énergie » selon Gaston Eloundou Essomba, ministre de l’Eau et de l’Énergie. Dans l’immédiat, il illustre surtout le fossé entre ambitions infrastructurelles et réalités quotidiennes, entre production théorique et distribution effective. Le Cameroun broie du noir, malgré la lumière promise.
Bill Epoupa

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