Douala, Cameroun
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Mérou goliath: autopsie d’une extinction annoncée au Cameroun

Les vieux pêcheurs de Kribi ont un nom pour lui. Ils l’appellent « le patron du fond ». Un mérou goliath de deux mètres cinquante, presque cinq cents kilogrammes de muscles et de mémoire, trente-sept ans de règne silencieux entre les récifs rocheux et les épaves coralliennes du Golfe de Guinée. Aujourd’hui, quand ils parlent de lui, ils utilisent le passé. Instinctivement. Comme on parle d’un mort.

Les chiffres leur donnent raison. Le rapport d’expertise sur la biodiversité ichtyologique camerounaise est sans appel : Epinephelus itajara a perdu 80 % de ses effectifs en trois générations. Sur dix individus qui patrouillaient ces eaux il y a quelques décennies, huit ont disparu. L’UICN l’a inscrit en danger critique d’extinction – la catégorie d’avant l’effacement définitif. Une case avant le néant.

Ce qui rend ce déclin particulièrement cruel, c’est que la biologie du mérou goliath semblait le destiner à l’éternité. Il vit 37 ans. Il atteint sa maturité sexuelle lentement, aux alentours de 128 centimètres de longueur. Il occupe son territoire avec une fidélité absolue, défendant la même épave, le même rocher, pendant des années. Des traits qui font de lui un souverain stable -et une proie idéale. Car les pêcheurs qui connaissent ses sites de reproduction n’ont qu’à attendre. Le mérou vient. Il revient toujours. Jusqu’au jour où il ne revient plus.

Ses juvéniles, eux, grandissent dans les racines des mangroves. Or le Cameroun détruit environ 3 000 hectares de ces forêts littorales chaque année – pour l’agriculture, pour l’extraction de sable, et surtout pour couper du bois destiné à fumer le poisson. Une ironie tragique : on détruit la nurserie pour traiter la capture. On hypothèque l’avenir pour consommer le présent. Résultat : les jeunes mérous n’ont plus d’abri. Le taux de recrutement des nouvelles générations s’effondre. La population vieillit sans se renouveler, et s’éteint doucement, comme une flamme privée d’oxygène.

Dans le Parc National Marin de Manyange na Elombo-Campo, créé en 2021 précisément pour protéger ces espèces, trois chalutiers clandestins – le Nicola, l’Adonia, l’Erica 1 – ont été formellement identifiés comme récidivistes. L’effort de pêche illégale à l’intérieur du parc a été multiplié par dix en trois ans : 10,8 jours en 2020, 114 jours en 2023. Une zone protégée sur le papier. Un terrain de chasse dans les faits.

La nouvelle loi de décembre 2024 promet des sanctions sévères. Des amendes. Des prisons. Le mérou goliath, lui, n’attend pas les décrets. Il disparaît maintenant, pendant qu’on légifère.

Ben Bagtik

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