Au Cameroun, le mirage du développement économique et social se trouve écrasé par une réalité sanglante : près de 1,2 million d’enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition, une tragédie quotidienne dont le pays paie un prix insoutenable. Ce chiffre, livré lors d’une présentation du plan multisectoriel de développement de la nutrition aux parlementaires le 10 décembre 2024 à Yaoundé, révèle une urgence humanitaire sans précédent. Pourtant, au lieu de provoquer un sursaut national, il soulève des questions désespérées : où sont les priorités d’un gouvernement qui semble avoir abandonné son peuple ?
Loin des discours officiels et des promesses électorales, les chiffres parlent d’eux-mêmes, témoignant d’un système de santé qui se dégrade, d’une administration souvent aveugle aux drames sociaux et d’une économie minée par une crise structurelle qui touche directement la vie des plus vulnérables. La situation, des plus alarmantes, touche plus de 4 millions d’enfants dans le pays. Parmi eux, 29% souffrent de retard de croissance – malnutrition chronique qui fige leur développement. 5% des enfants sont emaciés, victimes d’une famine invisible mais très réelle, aux répercussions immédiates sur leur santé.
Si ces taux choquants sont le visage brut de l’échec, il est un fait plus cruel encore : la malnutrition est responsable de 35% des décès d’enfants de moins de cinq ans, d’une décennie volée et d’une future génération sacrifiée sur l’autel de l’ignorance politique. Ce n’est pas un simple chiffre, c’est un héritage générationnel de souffrance qui aura des conséquences bien au-delà des années de vies écourtées. C’est un capital humain inexploité, une main-d’œuvre en devenir non nourrie et non formée.
Derrière ces tragédies humaines, il y a des femmes, mères, paysannes, travailleuses, toutes confrontées à des taux d’anémie vertigineux. Non seulement 40% des femmes en âge de procréer sont touchées, mais ces conditions dégradantes fragilisent la société dans son ensemble. Tandis que des centaines de milliers d’adultes font face à des maladies non transmissibles comme l’obésité ou le diabète – conséquences du mauvais équilibre alimentaire et des transformations néfastes du mode de vie – la santé publique s’effondre sous le poids d’une incompétence endémique et de l’inaction.

Si le gouvernement entend prendre les mesures nécessaires, les dépenses sont colossales et pourraient sonner comme une ultime chance pour inverser le cours des choses. Avec une estimation de 439,8 milliards de Fcfa nécessaire pour les cinq prochaines années, la solution n’est pas qu’une question d’engagement moral, elle est aussi d’abord une question financière. Où trouver cet argent ? Les 65% promis par les fonds internes de l’État sont une hypothèse fragile, avec un gouvernement dont la crédibilité en matière de gestion économique est remise en cause, tandis que 35% devraient provenir des partenaires internationaux. Mais alors, pourquoi cette précarité ? Pourquoi, après des décennies d’indépendance, le Cameroun est-il toujours dépendant d’un système de prêts et d’aide extérieure pour nourrir ses enfants et soigner ses femmes ?
L’absence de prise de conscience générale parmi une partie des dirigeants semble être l’obstacle principal. Au sein du plan multisectoriel de développement de la nutrition, des interventions bien identifiées sont proposées, allant des 1 000 premiers jours de vie, une période de soins critiques et d’éducation nutritionnelle, aux réformes du système alimentaire et de santé. Cependant, même dans les plus hauts sommets de la gouvernance, le Cameroun semble jouer à la fois à l’aveugle et à l’inaction : investir dans la petite enfance, améliorer l’assainissement et garantir l’alimentation scolaire se heurtent constamment à des priorités fluctuantes et à une bureaucratie paralysante.
Les parlementaires, quant à eux, sont appelés à faire de la sensibilisation, mais leur rôle ne doit pas se limiter à des discours chaleureux ou à des gestes symboliques. Si les députés et sénateurs camerounais ne sont pas prêts à porter des réformes structurelles profondes et des plaidoyers constants en faveur de ce secteur vital, alors toute chance de résoudre cette crise nutritive sera anéantie. Il ne suffira pas de souligner la gravité de la situation, ni même de débloquer une part infime des budgets d’Etat. Le Cameroun doit réorganiser son système de gouvernance économique de manière systématique et radicale : adopter une transparence absolue dans la gestion des fonds alloués à la santé et à l’agriculture, garantir des accès réels aux soins, inciter les entreprises à investir dans des produits alimentaires sains et accessibles pour les communautés les plus pauvres.
Aussi, l’angoisse est légitime : le système éducatif aussi pâtit. Les enfants mal nourris sont condamnés à une scolarité plus courte, à des capacités cognitives amoindries. Leurs talents, leurs voix, restent invisibles aux yeux du monde. L’état de leur souffrance devient une tragédie dont la nation porte seule la lourde responsabilité. C’est un non-sens – un fardeau pour la société et pour la nation – que d’envisager un avenir sans traiter ces maux dès aujourd’hui.
Il est clair que le pays, à l’heure du 21e siècle, se trouve au carrefour de deux choix : la dignité ou le déclin, la vie ou la mort. Pour gagner le combat de la malnutrition, il ne suffira pas d’adopter de nouveaux programmes ou d’agrandir le flot d’aide extérieure. Il faudra des politiques claires, de l’effort et, surtout, une coordination qui commence et finit dans la ruelle la plus reculée du pays, où la famine et l’oubli menacent l’intégrité de l’avenir tout entier.
Awa Balkissou

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