Douala, Cameroun
Eco-Economie Industries extractives

L’or ou l’enfer : traite humaine, armes et profit au cœur du cameroun aurifère illégal

Dans les entrailles de l’Afrique centrale, là où la terre regorge d’or, ce ne sont plus des machines qui creusent, mais des hommes brisés, des femmes asservies, des enfants oubliés. Derrière chaque gramme d’or illégalement extrait, il y a une histoire de violence, de coercition et de silence. Car l’exploitation aurifère illégale n’est plus seulement une question de ressources : c’est une industrie criminelle structurée, où la traite d’êtres humains et l’insécurité sont devenues des outils de gestion.

En République centrafricaine, les chiffres dressent un tableau sans appel : sur les sites miniers artisanaux, les hommes représentent 53 % de la main-d’œuvre, les femmes 33,6 %, et les enfants de moins de 15 ans environ 13,4 %. Derrière ces pourcentages se cachent des réalités glaçantes : des enfants arrachés à l’école pour creuser, des femmes contraintes à la prostitution ou aux travaux forcés, des mineurs réduits à des bêtes de somme par des trafiquants qui exploitent leur vulnérabilité.

Loin d’être marginale, cette traite humaine s’enracine dans un système bien organisé. En 2014, une enquête dans l’Est de la République démocratique du Congo révélait que 6,7 % des personnes interrogées avaient été victimes de traite. Sur ces mêmes sites miniers, entre 25 % et 50 % de la main-d’œuvre était féminine, et parmi elles, 31,1 % rapportaient avoir été contraintes à des rapports sexuels tarifés. Le travail des enfants concernait 22,4 % des mineurs interrogés. Ce ne sont pas seulement des groupes armés qui orchestrent ces abus. L’étude pointe une vérité dérangeante : dans de nombreux cas, les responsables sont les chefs de sites, les membres de la famille, voire des fonctionnaires d’État. La violence ne vient pas toujours de l’extérieur ; elle est enracinée dans le quotidien.

les enfants exploités par la mafia aurifère

Au Cameroun, les faits sont similaires. Des enfants y sont enrôlés de force dans des exploitations artisanales, souvent sous la coupe de réseaux criminels bien implantés. Plus au nord, au Tchad, des femmes et des enfants sont vendus à la frontière libyenne pour être asservis dans des mines d’or contrôlées par des milices. Le prix de cette transaction macabre ? Dix grammes d’or. En février 2020, un tribunal tchadien a pourtant reconnu coupable un trafiquant ayant réduit plusieurs personnes en esclavage. Il a écopé de trois ans de prison et d’une amende de 200 000 FCFA, soit environ 350 dollars. Une peine dérisoire face à l’ampleur du crime.

Mais l’or ne finance pas que la traite. Il alimente également l’insécurité armée. À Minkebe, au Gabon, en 2014, un camp illégal de 5 000 mineurs — certains armés jusqu’aux dents — a tenu tête aux éco-gardes, avant d’être délogé par l’armée. En 2015, près du lac Fitri au Tchad, 40 000 mineurs illégaux ont installé un véritable bastion de non-droit. En Centrafrique, d’anciens membres de groupes d’autodéfense ont simplement troqué les kalachnikovs pour les pioches, mais pas leurs armes. Le secteur de l’or illégal est devenu une zone grise, militarisée, dangereuse, où même les entreprises étrangères se protègent en achetant illégalement des armes.

Des femmes asservies, des enfants oublié

Car l’or est bien plus qu’un métal précieux. Il est une monnaie, un moyen de blanchir les revenus de la criminalité, un outil d’échange qui échappe aux banques et aux lois. Sa valeur stable, sa facilité de transport, son anonymat en font le véhicule idéal pour les mafias. Il circule dans des valises, alimente les caisses des milices, et transforme le crime en richesse.

Ce n’est plus seulement une question d’environnement ou d’économie. C’est une crise humanitaire, une tragédie silencieuse. Tant que les chaînes d’approvisionnement en or ne seront pas assainies, tant que les gouvernements fermeront les yeux ou compenseront les crimes par des peines symboliques, l’Afrique centrale continuera d’être saignée. Pour chaque gramme d’or, un enfant perdu, une femme violée, un territoire armé.

Et pendant que l’or brille sur les marchés de Dubaï, de Shanghaï ou d’Anvers, c’est dans l’obscurité que meurt la dignité humaine en Afrique centrale

Amadou Soulé

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