Douala, Cameroun
Faune Pêches

L’équation maudite de la pêche camerounaise

En 1970, neuf chalutiers débarquaient 3 919 tonnes de crevettes dans les ports camerounais. Quarante ans plus tard, en 2006, le pays alignait 51 navires de pêche pour récolter à peine 3 502 tonnes. Cette arithmétique cruelle résume à elle seule l’effondrement d’une industrie qui fut jadis l’un des piliers économiques du littoral camerounais.

Aujourd’hui, selon le plan de gestion publié en mars 2014 par le ministère de l’Elevage, des Pêches et des Industries Animales, les captures annuelles stagnent à moins de 5 000 tonnes, alors qu’elles atteignaient 20 000 tonnes dans les années 1970. Plus de bateaux, moins de poissons : l’équation parfaite du désastre écologique et économique.

Cette hémorragie silencieuse trouve ses racines dans une surexploitation systématique des zones côtières. Les chalutiers se concentrent massivement entre 2 et 30 mètres de profondeur, laissant les eaux plus profondes intactes. Pire, les maillages des filets utilisés restent inférieurs aux normes réglementaires, piégeant des juvéniles avant même qu’ils n’atteignent l’âge de reproduction. Chaque sortie en mer devient ainsi une ponction sur l’avenir de la ressource.

Les chiffres économiques donnent le tournis. Selon la modélisation bioéconomique citée dans le plan de gestion, la pêcherie pourrait générer une rente annuelle supérieure à 1,5 million de dollars, voire atteindre 3,2 millions avec une meilleure gestion et valorisation des captures via l’exportation. Mais ce potentiel reste lettre morte depuis 2004, année où l’Union européenne a suspendu les importations de crevettes camerounaises pour non-respect des normes sanitaires. Des millions de dollars évaporés, des emplois perdus, des familles fragilisées.

Face à ce naufrage programmé, le gouvernement camerounais, épaulé par la FAO et la Société Nationale des Hydrocarbures, a élaboré un plan de sauvetage ambitieux. Premier acte : limiter le nombre de licences à 20 navires et réduire de 50% les bateaux opérant en mode « time-charter » d’ici cinq ans. Une mesure drastique qui vise à mettre fin à la course folle où chaque armateur espère compenser la raréfaction de la ressource par l’augmentation de l’effort de pêche. Le plan prévoit également que 50% des navires soient équipés de dispositifs de réduction des prises accessoires d’ici trois ans, et 100% d’ici cinq ans, pour épargner dauphins, tortues et autres espèces piégées par inadvertance dans les chaluts.

L’ambition ne s’arrête pas là. Le ministère vise l’exportation de 500 tonnes de crevettes vers l’Union européenne dès 2015, l’agrément d’au moins un établissement en année trois, et la mise en conformité sanitaire de toutes les installations portuaires. Un objectif qui nécessite des investissements massifs dans les infrastructures de Douala et une rigueur administrative qui a cruellement fait défaut ces dernières décennies. Le budget de gestion proposé s’élève à environ 160 000 dollars par an, soit 5% du chiffre d’affaires estimé de la pêcherie. Une goutte d’eau pour sauver un océan de problèmes.

des chalutiers europeens s’invitent dans les eaux camerounaises

La dimension sociale du plan mérite attention. Les tensions entre pêcheurs industriels et artisans s’enveniment depuis des années, notamment autour de la zone protégée des trois miles nautiques où les chalutiers empiètent régulièrement sur les territoires de pêche traditionnels. Le plan prévoit des campagnes de sensibilisation et le renforcement des capacités des marins camerounais, souvent relégués au rang de simples observateurs sur des navires armés par des étrangers, principalement nigérians. La protection des mangroves, écosystèmes critiques pour la reproduction des crevettes, figure également au programme, avec des opérations de reboisement et la promotion de fumoirs améliorés pour réduire la pression sur ces forêts côtières.

Reste la question centrale : ce plan sera-t-il appliqué ? Le Cameroun a déjà connu d’autres tentatives de régulation qui se sont échouées sur les récifs de la corruption, du manque de moyens et de la volonté politique défaillante. Cette fois, l’urgence ne permet plus l’hésitation. Entre la disparition complète d’une ressource qui nourrit des milliers de familles et un sursaut salvateur, il n’existe aucun terrain neutre. Le compte à rebours a commencé.

Amadou Soulé

Amadou Soulé
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