Dans les plaines arides du nord Cameroun, où les cotonniers s’étendent à perte de vue sous un soleil impitoyable, se joue un drame économique dont les répercussions dépassent largement les frontières de cette nation d’Afrique centrale. La campagne cotonnière 2024-2025 vient de révéler une vérité brutale : derrière les projections optimistes et les discours volontaristes se cache une réalité agricole d’une fragilité alarmante, qui menace l’avenir de deux millions de Camerounais.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes avec une cruauté statistique implacable. Alors que la Banque des États de l’Afrique Centrale projetait fièrement une récolte de 350 100 tonnes pour 2025, la réalité du terrain a assené un coup de massue : seulement 284 613 tonnes de coton graine récoltées, soit une chute vertigineuse de 27,8%. Cette débâcle propulse le Cameroun de la troisième à la cinquième place des producteurs de la zone CFA, une déchéance qui résonne comme un échec cuisant des politiques agricoles nationales.
Derrière ces pourcentages se cache un drame humain d’ampleur. Dans les villages cotonniers, les familles qui dépendent entièrement de cette culture voient leurs espoirs s’effriter comme les capsules de coton pourries par les inondations de novembre dernier. Les jassides, ces insectes ravageurs qui s’acharnent sur les plantations avec une régularité déconcertante, ne sont que le symbole visible d’une vulnérabilité systémique face aux aléas climatiques.
Plus troublant encore : cette catastrophe survient alors même que les revenus d’exportation ont bondi de 20% en 2024, atteignant 177,1 milliards de francs CFA. Ce paradoxe révèle l’absurdité d’un modèle économique où 95% de la production part en fibre brute vers les usines chinoises, laissant au Cameroun les miettes d’une chaîne de valeur qu’il alimente pourtant de sa sueur.

C’est dans ce contexte de crise que germe une révolution industrielle aux allures de pari faustien. Le 11 septembre 2025, dans les bureaux feutrés de Yaoundé, la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale a signé avec le groupe indien Arise IIP un accord qui pourrait rebattre les cartes de l’économie camerounaise. L’investissement colossal de 230 milliards de francs CFA pour construire une usine textile à Dibamba n’est pas qu’un simple projet industriel : c’est un défi lancé à l’histoire économique du pays.
Cette usine promet de transformer localement la fibre camerounaise en pagnes colorés, en draps douillettement tissés et en vêtements finis, créant au passage 15 000 emplois directs. Un hub logistique capable de traiter quatre millions de mètres cubes de conteneurs par an viendrait compléter ce complexe industriel pharaonique, rivalisant avec le port de Douala lui-même.

Mais cette vision d’avenir se heurte à une réalité immuable : comment transformer industriellement ce que l’on ne parvient plus à produire agricolement ? Pendant que les ingénieurs dessinent les plans de l’usine de Dibamba, les producteurs camerounais regardent avec amertume leurs homologues burkinabés et maliens toucher 325 et 300 francs CFA par kilogramme de coton, contre seulement 290 francs au Cameroun.
La SODECOTON, cette société d’État qui règne sur la filière cotonnière depuis des décennies, multiplie les projets de modernisation avec un acharnement qui frise le déni. Une onzième usine d’égrenage, une huilerie à 30 milliards de francs CFA, des équipements dernier cri : autant d’investissements qui partent du principe que la production remontera miraculeusement.
Le Cameroun se trouve ainsi pris dans l’étau d’une équation impossible : construire l’industrie du futur sur les fondations vacillantes d’une agriculture du passé. Cette course contre la montre entre l’ambition industrielle et la réalité agricole déterminera si l’or blanc camerounais redeviendra la richesse espérée ou restera à jamais une chimère coûteuse dans les sables du Sahel.
Arielle MAGOUM

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