Douala, Cameroun
Faune Pêches

LE GOUFFRE AQUACOLE DU CAMEROUN : ENTRE AMBITIONS ET REALITES

Dans les eaux troubles de la production halieutique camerounaise se dessine un paradoxe saisissant. Alors que la demande nationale en poisson dépasse le demi-million de tonnes, l’aquaculture nationale peine à sortir la tête de l’eau, avec une production de 9 500 tonnes en 2024.

« C’est comme vouloir remplir l’océan avec un arrosoir », confie sous couvert d’anonymat un expert du ministère de l’Élevage. Cette métaphore illustre parfaitement le fossé vertigineux entre l’offre et la demande dans un pays où le poisson représente 40% des apports en protéines animales.

La première édition du Salon interprofessionnel de l’aquaculture en 2024 a mis en lumière cette réalité criante. Dans les allées bondées du salon, entre stands d’équipements modernes et bassins de démonstration, l’atmosphère oscillait entre espoir et inquiétude. L’augmentation de la production – passée de 8 011 tonnes en 2023 à 9 500 tonnes en 2024 – apparaît dérisoire face au gouffre à combler.

Le portrait de la production halieutique camerounaise ressemble à une toile déséquilibrée : la pêche artisanale maritime domine largement avec 76% de la production totale, reléguant l’aquaculture à une maigre contribution de 5%. Cette dernière, censée être le fer de lance de l’autosuffisance alimentaire, reste prisonnière d’un cercle vicieux : manque d’infrastructures, difficultés de financement, et formation insuffisante des acteurs.

la production locale reste extremement faible face à la demande

Face à ce constat, le gouvernement affiche des ambitions audacieuses : atteindre 50 000 tonnes de production aquacole d’ici 2030. Un objectif qui semble relever du mirage quand on sait que le pays doit actuellement importer plus de 100 000 tonnes annuelles pour satisfaire sa demande intérieure.

« Nous avons les ressources naturelles, le climat favorable, la main-d’œuvre. Ce qui nous manque, c’est une vision coordonnée et des investissements structurants« , analyse Dr. Manga, spécialiste en aquaculture à l’Université de Douala.

Dans les bassins de la ferme expérimentale de Foumban, région de l’Ouest, Marcel Kouam, pisiculteur depuis vingt ans, incarne cette réalité complexe. « Chaque année, nous produisons un peu plus, mais sans soutien technique et financier adéquat, nous ne pouvons pas faire de miracles », témoigne-t-il, tout en nourrissant ses tilapias.

une production sans soutien tectnique et financier

L’initiative « Made in Cameroon » tente de valoriser la production locale, mais se heurte à la concurrence féroce des importations, souvent moins chères. Cette dépendance aux importations saigne littéralement l’économie nationale, creusant un déficit commercial chronique.

La transformation du secteur nécessite une révolution structurelle profonde. Des partenariats public-privé émergent, promettant des infrastructures modernes et un soutien aux petits producteurs. Mais le temps presse. Chaque année de retard creuse davantage l’écart entre ambitions et réalité, menaçant la sécurité alimentaire d’une population en croissance rapide.

L’aquaculture camerounaise se trouve ainsi à la croisée des chemins. Son développement n’est plus une option, mais une nécessité vitale pour un pays qui cherche à assurer son autonomie alimentaire. Le défi est de taille : transformer un secteur embryonnaire en une industrie capable de nourrir une nation.

Alice Epoupa

Alice Epoupa
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