Douala, Cameroun
Faune Pêches

LE CAMEROUN REINVENTE SA FILIERE CREVETTIERE

Dans l’aube naissante du port de Kribi, les chalutiers s’éveillent dans un ballet de cordages et d’écume. Sur le pont, Mama Rose, transformatrice de crevettes depuis trois décennies, trie sa « récolte rose » avec des gestes experts. « Ces petites créatures ont fait la fierté de notre pays, puis sont devenues notre plus grande déception. Aujourd’hui, elles portent à nouveau nos espoirs », confie-t-elle, ses mains habiles dansant parmi les crustacés nacrés.

L’histoire de la crevette camerounaise est celle d’une chute et d’une renaissance. En 2006, le pays s’auto-suspend du marché européen, un coup dur pour cette filière jadis florissante. Quinze ans de traversée du désert suivront, avant qu’un nouveau chapitre ne s’écrive sous l’égide du projet Fish4ACP.

« C’était comme si on nous avait coupé les ailes », se souvient Pascal Djamen, pêcheur artisanal à Limbé. Pourtant, la réalité dépasse aujourd’hui toutes les espérances : là où les statistiques officielles parlaient de 590 tonnes annuelles, une récente étude révèle une production dépassant les 10 000 tonnes, générant près de 50 milliards de FCFA.

Le long des 402 kilomètres de côte, de Bakassi à Campo, une révolution silencieuse est en marche. Le projet Fish4ACP, initiative portée par l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, et financée par l’Union européenne et l’Allemagne, orchestre cette renaissance depuis 2021.

« Nous ne reconstruisons pas seulement une filière, nous réinventons un écosystème entier », explique un coordinateur du projet. Une plateforme de 70 membres, des pêcheurs aux transformateurs en passant par les ONG, dessine l’avenir du secteur. Formation en gouvernance, amélioration des normes sanitaires, gestion durable des ressources : rien n’est laissé au hasard.

Dans les ruelles animées du marché de Douala, Antoinette, vendeuse de crevettes séchées, témoigne de cette transformation : « Avant, nous travaillions chacun dans notre coin. Maintenant, nous sommes comme une grande famille qui apprend et grandit ensemble.« 

la pèche des crevettes bien qu’artisanale , est en nette progression

Les chiffres donnent le vertige : 11 000 travailleurs, à temps plein ou partiel, tirent leurs revenus de cette « pêche rose ». La pêche industrielle produit 4 200 tonnes annuelles, tandis que les artisans en capturent 6 000 tonnes. Des observateurs scientifiques, nouvellement formés, embarquent désormais sur les chalutiers pour assurer une gestion durable de la ressource.

À Kribi, devenue ville pilote du projet, la célébration de la Journée mondiale de la pêche prend des allures de renaissance. Les crevettes, qu’elles soient fraîches, séchées ou fumées, retrouvent peu à peu leur place de produit phare national.

Pourtant, les défis persistent. « Les crevettes restent un produit de luxe pour beaucoup de Camerounais », admet un responsable du projet. Mais la stratégie décennale (2022-2032) mise en place promet de transformer durablement le secteur, bien au-delà de la fin du projet Fish4ACP en 2026.

Au crépuscule, alors que les derniers rayons du soleil caressent les filets des pêcheurs, Mama Rose emballe ses dernières crevettes. « Ces petites créatures roses ne sont pas seulement notre gagne-pain », murmure-t-elle, « elles sont l’histoire de notre résilience, de notre capacité à nous relever et à réinventer notre avenir.« 

Dans les eaux du golfe de Guinée, l’or rose du Cameroun brille à nouveau, symbole d’une nation qui refuse de baisser les bras face à l’adversité.

Patrice Moth

Patrice Moth
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