Douala, Cameroun
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Le business de la mort : Les 300 milliards de fcfa de l’alcool frelaté au Cameroun

Documents officiels et témoignages révèlent comment un commerce de mort prospère sous la protection de l’État.

À 6 heures du matin, dans une chambre d’Elig-Edzoa, Douala, des hommes en blouse blanche manipulent des bidons d’éthanol industriel. Sur la table, des centaines de sachets plastiques attendent d’être remplis du liquide jaunâtre qui sera vendu comme « whisky » dans les universités camerounaises. Cette scène, filmée lors d’une descente de police en mars dernier, illustre l’ampleur d’un fléau que les autorités préfèrent ignorer : un empire de l’alcool frelaté qui rapporte des milliards aux criminels et coûte des vies aux Camerounais.

Les chiffres révélés par notre enquête sont accablants. Selon des documents internes du ministère des Mines et de l’Industrie, ce commerce illicite fait perdre à l’État entre 200 et 300 milliards de francs CFA chaque année. Soit l’équivalent de 6 à 9% des revenus fiscaux nationaux qui s’évaporent dans les poches des trafiquants. Pendant que les hôpitaux publics manquent de tout, des fortunes se bâtissent sur l’empoisonnement de masse.

Le produit vedette de cette industrie mortelle porte un surnom cynique : « condom ». Ce whisky en sachet vendu 150 francs CFA dans les rues de Yaoundé contient en réalité un cocktail mortel d’éthanol industriel, d’antigel et parfois de dissolvant. Les consommateurs, principalement des jeunes et des ouvriers, ignorent qu’ils boivent leur arrêt de mort à petit prix. Pour eux, c’est simple : six fois moins cher qu’une bière pour l’équivalent de sept verres d’alcool.

Notre investigation révèle que les autorités connaissent parfaitement cette réalité. En 2016, après que 21 personnes soient mortes empoisonnées à Mindourou et Abong-Bang, le gouvernement a interdit officiellement la production de whisky en sachet. Mais dans les coulisses, une autre stratégie se dessinait. Les producteurs ont mystérieusement bénéficié de moratoires successifs, repoussant l’interdiction effective jusqu’en 2022 et au-delà.

meme les supermarchés au cameroun sont dans le traffic des alcools frélatés

Ces sursis ne sont pas le fruit du hasard. Selon nos sources au ministère du Commerce, des « gros bonnets » de la société camerounaise sont impliqués dans ces réseaux tentaculaires. Un sociologue local décrit ce phénomène comme un « serpent de mer aux tentacules indénombrables« , où corruption et complicité remontent jusqu’aux plus hautes sphères de l’État.

La machine à tuer fonctionne avec une efficacité redoutable. Dans les laboratoires clandestins, le méthanol remplace l’éthanol pour réduire les coûts. Cette substitution apparemment anodine transforme une boisson en poison violent. Il suffit de 10 millilitres de méthanol pour rendre aveugle à vie, 30 millilitres pour tuer. Pire encore, les symptômes d’empoisonnement ressemblent à une simple ivresse, retardant les secours jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

L’analyse chimique d’alcools artisanaux révèle un autre danger silencieux : la contamination par les métaux lourds. Plomb, cadmium, cuivre et fer s’infiltrent dans les boissons via les barils rouillés utilisés pour la production. Ces contaminants s’accumulent silencieusement dans l’organisme, provoquant des pathologies hépatiques graves. Les maladies du foie, notamment la cirrhose et le cancer hépatique, constituent désormais la deuxième cause de mortalité au Cameroun, juste derrière les hépatites B et C.

les whisky en sachet sont les vecteurs attitrés de ces alcools frelatés

La distribution de ces poisons suit une logique implacable. Des restaurants aux trottoirs, des universités aux chantiers, partout où la précarité règne, l’alcool frelaté trouve ses clients. Un étudiant de Yaoundé nous confie avec un fatalisme glaçant : « C’est dangereux mais ça nous donne la force. Tout le monde est appelé à mourir, alors je préfère en boire et mourir. » Cette résignation traduit l’échec d’un système qui pousse sa jeunesse vers l’autodestruction.

Pendant que les citoyens s’empoisonnent, l’industrie légale agonise. Les entreprises brassicoles perdent jusqu’à 30% de leur chiffre d’affaires face à cette concurrence déloyale. Paradoxalement, l’État augmente la pression fiscale sur les alcools légaux, rendant la contrebande encore plus attractive. Un cercle vicieux qui alimente le mal qu’il prétend combattre.

Face à ce désastre, la réponse officielle reste dérisoire. Des campagnes de sensibilisation sans impact, des démantèlements spectaculaires mais sans lendemain, un numéro vert dont personne ne connaît l’efficacité. Les fabricants arrêtés avouent exercer ce commerce depuis des décennies sans être vraiment inquiétés.

Cette enquête révèle un État complice d’un empoisonnement de masse. Tant que les moratoires protégeront les criminels et que la corruption paralysera la répression, le Cameroun continuera de sacrifier ses citoyens sur l’autel de l’argent sale.

Awa Balkissou

Awa Balkissou
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