Dans les vastes pâturages de l’Adamaoua, région historiquement connue comme le grenier laitier du Cameroun, Ahmadou Bouba contemple ses vaches avec inquiétude. « Autrefois, nos troupeaux nourrissaient des régions entières. Aujourd’hui, nous ne produisons qu’une fraction de ce dont le pays a besoin », soupire l’éleveur sexagénaire, son visage buriné témoignant de décennies passées sous le soleil africain.
Cette scène illustre la crise profonde que traverse la filière laitière camerounaise. Les derniers chiffres sont implacables : 131 300 tonnes produites depuis fin septembre 2024, soit moins de 25% de la demande nationale. Une stagnation qui révèle l’ampleur du défi auquel fait face ce pays d’Afrique centrale.
La chute est vertigineuse. De 313 688 tonnes en 2020, la production s’est effondrée pour ne jamais retrouver son niveau d’antan. Le Dr Taïga, ministre de l’Élevage, a dû admettre devant la Commission des Finances début décembre cette réalité embarrassante : le pays peine à franchir la barre symbolique des 200 000 tonnes annuelles.
« C’est comme si nous avions perdu notre savoir-faire ancestral« , confie Marie Ngono, experte en développement rural. Dans son bureau à Yaoundé, elle déroule des graphiques attestant de cette descente aux enfers : une croissance anémique de moins de 1% en glissement annuel, bien loin des besoins d’une population en pleine expansion.

Le contraste entre l’offre et la demande est saisissant. Alors que le ministère de l’Économie projette des besoins de 650 000 tonnes pour 2025, les importations s’imposent comme une béquille coûteuse. En 2023, le pays a déboursé 35 milliards de FCFA pour importer 17 217,9 tonnes de lait, une facture qui ne cesse de s’alourdir.
Dans ce tableau morose, un espoir se dessine à l’horizon 2025 : le Centre semencier de Wakwa. Niché dans l’Adamaoua, ce projet ambitieux promet de révolutionner la production avec un objectif d’un million de tonnes. « C’est notre dernière chance de reconquérir notre souveraineté laitière », affirme un cadre du ministère sous couvert d’anonymat.
Le programme, chiffré à 305 milliards de FCFA sur dix ans, prévoit la production annuelle de 500 doses de semences bovines et l’insémination de 276 000 vaches. Un pari technologique qui suscite autant d’espoir que de scepticisme.
Pendant ce temps, dans les rayons des supermarchés de Douala et Yaoundé, les marques étrangères côtoient les rares productions locales. De la Malaisie à la Nouvelle-Zélande, en passant par la France et le Maroc, le lait traverse les océans pour combler le vide laissé par une production nationale défaillante.
Les agroindustriels locaux, qui représentent 70% du secteur, tentent de maintenir leur position. Mais face à la concurrence internationale et aux défis structurels, leur combat ressemble parfois à celui de David contre Goliath.
Au crépuscule, alors qu’Ahmadou rassemble son troupeau, une question reste en suspens : le Cameroun pourra-t-il un jour retrouver sa place de terre laitière prospère ? La réponse se trouve peut-être dans les laboratoires de Wakwa, mais le temps presse pour une nation assoiffée de lait.
Arielle Magoum

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