À l’aube, dans la savane du Nord-Cameroun, trois mondes se rencontrent : un troupeau de zébus traverse une plantation de coton, tandis qu’au loin, la silhouette d’un parc national dessine la frontière entre nature sauvage et civilisation. Sur ce territoire de 65 000 km², grand comme la Lituanie, se joue une partition délicate entre préservation, tradition et survie.
« Chaque matin, je me demande si mes champs seront encore là demain« , confie Amadou, agriculteur près de Garoua, ses mains calleuses témoignant de années de labeur. Son inquiétude illustre la complexité d’une région où parcs nationaux et zones de chasse occupent près de la moitié du territoire, laissant agriculteurs et éleveurs se partager l’espace restant.
Dans ce contexte tendu, le projet Resinoc émerge comme une tentative audacieuse de réconciliation entre ces mondes qui s’entrechoquent. Tel un chef d’orchestre, il tente d’harmoniser trois partitions distinctes : au sud de Garoua, une zone surpeuplée aux sols épuisés ; en périphérie des parcs, des terres disputées source de conflits quotidiens ; et plus au sud-est, vers Touboro, des savanes arborées grignotées par l’expansion agricole.

« C’est comme essayer de faire tenir trois éléphants sur un tabouret », image un chercheur à l’Institut de recherche agricole pour le développement (IRAD). Dans son bureau à Garoua, des cartes satellite racontent l’histoire d’une région en mutation : chaque année, la savane recule, les champs s’étendent, les troupeaux cherchent de nouveaux pâturages.
Le projet, fruit d’une collaboration entre le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) et l’IRAD, adopte une approche en trois temps : diagnostic, concertation et innovation. « Nous ne pouvons plus nous permettre d’imposer des solutions venues d’en haut« , explique le responsable local du projet. « Chaque solution doit émerger du terrain, comme une graine qui germe dans un sol fertile. »
À Pitoa, l’un des sites pilotes, une plateforme d’innovation réunit agriculteurs, éleveurs et gestionnaires d’aires protégées. Sous l’ombre d’un manguier centenaire, des décennies de méfiance commencent à se dissiper. « Avant, nous nous voyions comme des ennemis« , témoigne Ibrahim, éleveur peul. « Aujourd’hui, nous apprenons à voir nos destins comme entrelacés. »
L’initiative DeSIRA, qui soutient ce projet, représente un espoir de transformation profonde. Financée par la Commission européenne et des partenaires prestigieux comme la Fondation Bill & Melinda Gates, elle incarne une vision où l’innovation technique se met au service de l’harmonie sociale.
Pourtant, le temps presse. Chaque saison des pluies qui passe voit de nouvelles tensions émerger. Le changement climatique ajoute sa partition discordante à un concert déjà complexe. Les pratiques agroécologiques proposées par le projet apparaissent comme des notes d’espoir dans cette symphonie incertaine.
Au crépuscule, quand le soleil embrase la savane, la question reste entière : comment préserver ce fragile équilibre entre l’homme et la nature ? La réponse se trouve peut-être dans ces innovations participatives, ces ponts jetés entre traditions et modernité, ces dialogues patiemment tissés entre communautés.
il faut rappeller que dans le Nord-Cameroun, la terre n’est pas qu’un espace à partager. C’est surtout un héritage à préserver, une promesse d’avenir à tenir. Le projet Resinoc, tel un chef d’orchestre patient, tente d’accorder les instruments d’une partition encore en cours d’écriture.
Bill Epoupa

Laisser un retour à ce sujet