Douala, Cameroun
Santé Santé publique

Elles pleurent en silence :  voyage dans les ténèbres des fistules obstétricales au Cameroun

Dans les régions oubliées du Cameroun, les cris d’accouchement se terminent parfois en murmures de honte. C’est là que commence l’histoire des femmes qui vivent avec une fistule obstétricale. Leur drame ne fait pas la une des journaux, ne provoque pas de marches dans les rues, et pourtant, il dévaste. Elles sont environ 18 000, selon l’UNFPA, à porter en silence les conséquences d’un accouchement prolongé sans assistance médicale. Chaque année, deux mille nouvelles victimes tombent dans cet abîme.

Ce n’est pas seulement leur corps qui se brise. C’est aussi leur vie sociale, leur dignité, leur voix. L’incontinence permanente les isole. Les maris s’en vont, les familles détournent le regard, les villages les repoussent. On les cache. Elles apprennent à marcher sans bruit, à parler peu, à s’effacer. Ce sont les invisibles d’un système de santé qui peine encore à offrir l’essentiel aux plus vulnérables.

En 2024, pourtant, l’immobilisme a commencé à se fissurer. À Maroua, l’organisation ALIMA, en collaboration avec l’Association de Lutte contre les Violences faites aux Femmes, a mené une campagne chirurgicale gratuite. Elles n’étaient pas nombreuses, mais elles étaient là. Des femmes comme Haouat et Josiane ont été opérées, accompagnées, écoutées. On leur a appris qu’elles n’étaient pas seules, que leur douleur avait un nom, que leur avenir pouvait encore exister. Ce geste chirurgical, au-delà de la technique, était un acte de reconnaissance.

Cette lueur d’espoir s’est prolongée. En novembre 2024, l’UNFPA s’est rendue à Mokolo, dans l’hôpital annexe, pour renforcer ses actions. L’engagement est devenu plus visible, plus structuré. On a compris qu’il ne s’agissait pas simplement de réparer un corps, mais de restaurer une vie entière. De redonner un statut, une place, un regard.

operer les fistules

L’année suivante, en 2025, les promesses se sont transformées en actions plus vastes. La campagne « Promotion Santé », organisée du 21 au 27 juin dans l’Extrême-Nord, a prévu la prise en charge de cent femmes. Dans des établissements comme l’hôpital régional de Maroua ou celui de Mokolo, les portes se sont ouvertes. Et le 12 juillet, une campagne nationale de chirurgie gratuite a été annoncée, avec la volonté d’aller plus loin. Le gouvernement, appuyé par ses partenaires, a lancé un appel à mobiliser jusqu’à 30 milliards de francs CFA par cycle pour éradiquer les fistules. Un chiffre qui résonne comme une ambition.

rendre à la femme sa dignité

Mais derrière ces chiffres, la réalité reste fragile. Beaucoup de femmes ne savent toujours pas que la fistule peut se soigner. Le mot lui-même reste tabou dans certaines communautés. Le simple fait d’en parler devient un acte de courage. Et même après l’opération, les difficultés ne s’arrêtent pas. Il faut reconstruire l’estime de soi, retrouver une autonomie économique, réapprendre à faire partie du monde.

C’est pourquoi, en juin 2025, le témoignage de Naïssa Mirabelle a marqué les esprits. Elle a dit la douleur, l’exclusion, le désespoir. Mais elle a aussi raconté la première fois où elle a osé sourire de nouveau, la sensation d’être entière. Son histoire a été reprise dans la presse, non pas comme un cas isolé, mais comme un cri collectif.

Ce cri, c’est celui de toutes celles qui attendent encore. Elles n’espèrent pas des discours. Elles veulent des actes. Des cliniques accessibles. Des médecins formés. Des campagnes qui arrivent jusqu’aux derniers hameaux. Elles veulent que la honte change de camp. Que le pays se tienne debout à leurs côtés.

Et peut-être qu’un jour, à Maroua, à Mokolo, à Kousseri, plus aucune femme ne baissera les yeux en entrant dans un centre de santé. Peut-être qu’un jour, accoucher ne sera plus un risque de bannissement, mais un moment de joie. Ce jour-là, elles ne pleureront plus en silence. Elles parleront, elles riront. Et surtout, elles vivront.

Ben Bagtik

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