Douala, Cameroun
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Douala, fractures d’une ville : quand les os cèdent sous le poids de la vie

Ils entrent à l’hôpital avec le bras ballant, le regard fuyant, et parfois le sang coulant encore. Dans les services de chirurgie de Douala, on les appelle par leur numéro de dossier, mais chacun porte en lui une histoire de choc, de vitesse, et d’abandon. Ce sont des hommes, surtout. Jeunes, souvent. Fauchés dans le mouvement de leur quotidien par une chute de moto, un bus lancé trop vite, ou un taxi qui refuse de céder le passage.

Entre 2014 et 2019, 86 patients ont été admis dans deux hôpitaux de la capitale économique pour une fracture diaphysaire de l’avant-bras. Cela représente 5,8 % de toutes les fractures des membres, un chiffre qui révèle l’ampleur d’un phénomène que l’on ne regarde pas. Dans près de deux tiers des cas (64 %), les deux os – le radius et l’ulna – sont fracturés simultanément, le plus souvent dans leur tiers moyen.

Un détail bouleverse : les victimes sont majoritairement jeunes, avec un âge moyen de 34,8 ans. La tranche 20-29 ans représente à elle seule 31,4 % des cas. Des hommes dans 75 % des cas, avec un sex-ratio de 3,1. Ce ne sont pas des chiffres abstraits, mais les visages d’élèves, d’étudiants, de livreurs ou d’ouvriers – les mêmes qu’on croise chaque matin sur les motos-taxis de Bonabéri ou les marchés de Bépanda.

Dans 61,6 % des cas, c’est l’accident de la voie publique qui est en cause. Le choc direct est le mécanisme principal (54,4 %), souvent brutal, toujours imprévisible. En moyenne, les victimes mettent 14 heures et demie avant d’atteindre un service hospitalier, souvent dans l’urgence, parfois sans un sou. À leur arrivée, la plainte est unanime : douleur intense et impotence fonctionnelle complète du bras dans 100 % des cas. Plus de 91 % présentent aussi une tuméfaction du membre.

les ben skiners sont les plus touchés

Le traitement n’attend pas. Dans 95,3 % des cas, c’est la chirurgie qui est pratiquée, et plus précisément une ostéosynthèse par plaque vissée dans 71,9 % des cas. Le délai moyen de prise en charge est de 3,2 jours. Faute de solution, trois patients ont été amputés. Et si 4,7 % des malades ont eu droit à un traitement orthopédique, il s’agissait d’options de secours – attelle ou plâtre – réservées aux cas les moins complexes.

Mais le retour à la vie normale est loin d’être garanti. Un quart des patients (25 %) souffrent de complications post-opératoires. Parmi elles, 6,3 % d’infections, 4,7 % de pseudarthrose, 4,7 % de déplacement secondaire, et 3,1 % de retard de consolidation. Même après la pose d’une plaque, la douleur revient, la mobilité reste réduite, et parfois, la main ne retrouve jamais sa fonction. La perte de pronosupination, la rotation naturelle du bras, devient une condamnation invisible.

c ‘est la galere pour les malades

Et ce que les tableaux ne montrent pas, ce sont les conséquences économiques. À Douala, l’arrêt de travail n’existe pas pour les conducteurs de motos ou les vendeuses ambulantes. « Je faisais 15 000 francs par jour, confie un jeune homme de 28 ans. Après l’opération, je suis retourné vivre chez ma mère. Le bras, il fonctionne à moitié, mais ma vie, non. » Il n’est pas cité dans l’étude. Pourtant, il en incarne la tragédie silencieuse.

À travers ces données, une vérité s’impose : ce ne sont pas seulement les os que l’on soigne à Douala. Ce sont les destins percutés. Les équilibres précaires. Les espoirs suspendus. Derrière chaque plaque vissée, chaque broche, chaque amputation, il y a une ville qui tente de rafistoler des vies qu’elle a d’abord fracassées.

Alors oui, les chiffres parlent. Mais ils ne crient pas assez fort. Et tant que le bitume continuera à blesser, tant que les urgences resteront les seuls refuges, tant que l’État regardera ailleurs, les bras se briseront. Encore. Et toujours trop tôt.

Alice Epoupa

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