Douala, Cameroun
Forêt

Derrière les tronçonneuses, l’opacité : la face cachée de la gestion forestière camerounaise

*** Local Caption *** L’un des grumiers de Kevazingo, interceptŽ par les gendarmes.

Dans les profondeurs forestières du Cameroun, là où les tronçonneuses résonnent plus fort que les promesses de développement, une question dérange de plus en plus les consciences : que deviennent les milliards issus de l’exploitation des forêts communales ? D’après la loi, ces fonds publics doivent financer des infrastructures sociales pour les populations riveraines.

Mais sur le terrain, les écoles tombent en ruine, les points d’eau sont à sec, et les routes sont des pièges de boue. À qui profite vraiment la manne forestière ?

Derrière les chiffres imposants de la fiscalité forestière se cache une réalité trouble. La loi camerounaise prévoit une redistribution des revenus issus de la redevance forestière à travers des mécanismes communautaires rigoureusement encadrés. En théorie, les maires, présidents des comités de gestion, doivent rendre compte de chaque franc mobilisé. En pratique, une opacité inquiétante entoure l’usage de ces fonds dans de nombreuses communes.

À Yokadouma, dans la région de l’Est, la justice a fini par se saisir d’un dossier devenu emblématique. Le maire de cette localité, accusé de mauvaise gestion des revenus forestiers destinés à sa commune, a été mis en cause pour détournement présumé de fonds publics. Selon des sources locales, plusieurs millions de FCFA n’ont jamais été tracés, alors que la commune croule sous les besoins les plus élémentaires. Le cas de Yokadouma n’est pas isolé. Des rapports internes, consultés par notre rédaction, font état de soupçons de mauvaise gestion dans au moins huit communes de l’Est et du Sud, les deux principales zones d’exploitation forestière du pays.

la destruction de la forêt camerounaise

Pourtant, la loi est claire. Depuis 1998, l’arrêté conjoint MINEFI/MINAT impose la création de comités de gestion de la redevance forestière, composés à parts égales de représentants de l’État, de la société civile, des exploitants forestiers et des communautés villageoises. Ces comités ont pour mission de décider de l’affectation des revenus selon des priorités validées collectivement. Ils doivent se réunir régulièrement, voter des budgets, et produire des rapports publics. Mais très peu de ces obligations sont respectées, faute de formation, de moyens… ou de volonté.

Le Programme de Sécurisation des Recettes Forestières (PRSF), mis en place par décret en 1999, a permis une meilleure collecte des recettes à travers la digitalisation et les virements bancaires. Les revenus arrivent donc bel et bien dans les caisses des communes. Mais c’est l’étape suivante – la gestion locale -qui pose problème. Selon des experts contactés, « la redevance forestière devient parfois une caisse parallèle au service du clientélisme ou des intérêts privés ».

Plus grave encore : le silence des autorités de tutelle. Le ministère des Finances, celui des Forêts et de la Faune, et le ministère de l’Administration territoriale sont tous destinataires des rapports annuels produits par les comités communaux. Mais ces rapports sont souvent lacunaires, quand ils existent. Aucun n’est rendu public, et aucune base de données nationale ne permet aux citoyens de savoir combien d’argent a été perçu, ni comment il a été dépensé.

les tronçonneuses sont à la manœuvre pour détruire la forêt camerounaise

Face à ce déficit de transparence, des voix s’élèvent. Certaines ONG locales militent pour l’obligation de publier chaque trimestre les montants perçus et les projets financés. « On ne peut pas continuer à couper les forêts au nom du développement sans que les populations en voient la couleur », dénonce un acteur de la société civile de Djoum, sous anonymat. Ce dernier rappelle que l’« accountability » est une exigence démocratique, d’autant plus impérative lorsqu’il s’agit de ressources naturelles aussi stratégiques.

Le législateur a tenté de corriger le tir. La loi du 10 juillet 2009 encadre désormais la gestion budgétaire des communes et ouvre la voie à des audits indépendants par la Chambre des comptes. Mais faute de moyens, peu d’audits sont réellement menés. Et la réforme de l’arrêté de 1998, annoncée comme prioritaire, attend toujours sa promulgation.

En attendant, ce sont des pans entiers du Cameroun rural qui restent abandonnés. Des zones qui voient passer des camions chargés de grumes, mais dont les dispensaires manquent d’électricité et dont les écoles n’ont pas de bancs. Une réalité intolérable dans un pays où la forêt représente 6 % du PIB et plus de 600 millions de dollars d’exportations annuelles.

Le Cameroun veut se présenter comme un modèle africain de gestion durable des forêts. Mais sans justice sociale, sans redevabilité, sans sanctions contre les abus, cette ambition risque de rester un slogan. Il est temps que la lumière soit faite sur l’usage de la redevance forestière, que les comptes soient publiés, et que les responsabilités soient clairement établies. Car derrière chaque arbre coupé, il y a une promesse – celle d’un avenir meilleur pour les communautés locales. Encore faut-il qu’elle soit tenue.

Ben Bagtik

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