Dans les villages reculés de l’Est camerounais, près d’un enfant sur deux se réveille chaque matin avec le parasite du paludisme dans le sang. À 600 kilomètres de là, dans les quartiers huppés de Yaoundé, ce fléau ne touche qu’un enfant sur dix. Cette fracture sanitaire, révélée par l’Enquête sur les Indicateurs du Paludisme au Cameroun 2022, dessine une géographie cruelle de l’inégalité face à la maladie qui tue encore 400 000 personnes par an en Afrique.
L’enquête menée auprès de 6 532 femmes et dans plus de 6 000 ménages entre août et décembre 2022 dévoile un paradoxe troublant : alors que le Cameroun investit massivement dans la distribution de moustiquaires imprégnées, financée par l’aide internationale américaine et le Fonds Mondial, l’efficacité de cette stratégie varie dramatiquement selon les territoires.
Dans la région du Littoral, 97% des ménages possèdent au moins une moustiquaire, un taux qui chute à 55% dans le Centre sans Yaoundé et à peine 56% à Douala, pourtant capitale économique du pays. Plus révélateur encore : avoir une moustiquaire ne garantit pas son utilisation. Seuls 43% de la population de Douala dort effectivement sous une moustiquaire, contre 91% dans le Littoral rural.
Cette disparité dans l’utilisation révèle les limites d’une approche uniquement matérielle. Car derrière ces chiffres se cachent des réalités socio-économiques complexes. Les familles urbaines de Yaoundé et Douala, souvent logées dans des espaces exigus et surchauffés, rechignent à utiliser ces protections perçues comme inconfortables. À l’inverse, les communautés rurales du Nord, confrontées quotidiennement aux piqûres de moustiques, adoptent massivement cet outil de protection.

L’enquête révèle également les failles du système de santé camerounais. Lorsqu’un enfant développe de la fièvre, symptôme principal du paludisme, seule une famille sur quatre fait effectuer un test de diagnostic dans l’Extrême-Nord, contre près d’une sur deux dans le Sud-Ouest. Cette négligence diagnostique explique en partie pourquoi seulement 45% des enfants malades reçoivent le bon traitement antipaludique.
Plus préoccupant encore, les messages de prévention peinent à atteindre leur cible. Moins d’un tiers des femmes camerounaises ont entendu parler de la gratuité des traitements antipaludiques pour les enfants, information pourtant vitale pour les familles les plus démunies.
Le contraste est saisissant avec la prévention chez les femmes enceintes, où le Cameroun excelle : 83% reçoivent au moins une dose de traitement préventif, et 67% le traitement complet recommandé. Ce succès relatif s’explique par l’intégration de ces soins dans le suivi prénatal, démontrant l’efficacité des stratégies systémiques.
Ces données révèlent que la lutte contre le paludisme au Cameroun ne se résume pas à une question de ressources, mais d’équité territoriale et sociale. Tant que les stratégies nationales ignoreront ces fractures géographiques et socio-économiques, le parasite continuera de prospérer dans les zones délaissées, transformant la maladie en marqueur d’inégalité. La vraie bataille contre le paludisme se joue désormais sur le terrain de la justice sociale.
Calixte N’nanga

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