Les preuves scientifiques s’accumulent, les études se multiplient, mais la contamination chimique du Cameroun avance à un rythme que les politiques publiques peinent à suivre. Des laboratoires aux fleuves, des champs aux poumons des citadins, les polluants organiques persistants (POP) dessinent une cartographie silencieuse mais rigoureusement documentée de la dégradation sanitaire et environnementale du pays.
Le premier choc vient des transformateurs électriques. Les inventaires nationaux du Ministère de l’Environnement (MINEPDED) ont officiellement recensé 1 770 tonnes de déchets contaminés aux polychlorobiphényles (PCB), concentrés dans les zones industrielles et énergétiques de Douala, Yaoundé et Édéa. Ces équipements affichent en moyenne plus de 30 ans d’âge, un vieillissement critique qui accroît exponentiellement les risques de fuites par corrosion. Pour éliminer ce stock, l’État a validé en novembre 2025 un budget de 26 milliards de F CFA, dont 20 milliards de contrepartie nationale – un effort financier sans précédent, mais qui n’intervient qu’après des décennies de contamination silencieuse des sols et des nappes environnantes.
Ce chiffre prend une dimension alarmante quand on le compare à la capacité nationale de traitement : le Cameroun ne dispose d’aucun incinérateur haute température conforme aux standards internationaux. Ces déchets ont donc attendu, stockés dans des conditions précaires, pendant que les PCB – classés cancérigènes probables par le CIRC – migraient lentement dans les écosystèmes adjacents.
C’est dans la zone industrielle de Douala-Bassa que les études de terrain livrent les résultats les plus préoccupants. Les analyses hydrogéologiques conduites entre 2022 et 2024 dressent un tableau clinique accablant. Le pH des eaux de surface y atteint 5,8 – nettement acide, signe de rejets industriels non traités. La conductivité électrique oscille entre 623 et 818 µS/cm, trahissant une forte minéralisation par effluents chimiques. La turbidité culmine à 553 NTU, un niveau qui rend l’eau impropre à tout usage domestique selon les normes OMS (maximum recommandé : 1 NTU pour l’eau potable).
Plus grave, l’étude transversale menée en 2024 a quantifié le risque cancérigène lié à l’exposition aux métaux lourds – plomb, nickel, cuivre – et aux polluants organiques : le niveau de risque y est classifié de « médium à extrêmement élevé » pour les populations riveraines. La rivière Mgoua, qui reçoit directement les effluents industriels sans traitement préalable, est le vecteur principal de cette contamination, emportant avec elle les mangroves et exposant quotidiennement des milliers d’habitants à des maladies hydriques confirmées par cette même étude.

Sur le front agricole, le projet FAO GCP/CMR/031/GFF, clôturé en décembre 2023, a permis l’élimination de 35,711 tonnes de pesticides obsolètes et l’évaluation de 12 sites contaminés, dont les zones à haut risque de Dschang et Lagdo, désormais dotées de Plans de Gestion Environnementale. 40 agents d’inspection et 16 techniciens de laboratoire ont été formés à l’analyse des résidus.
Mais ces chiffres d’élimination masquent une réalité plus trouble. Dans les écosystèmes du Littoral et de l’Ouest, le suivi du ratio chimique p,p’-DDE / p,p’-DDT -indicateur scientifique de référence pour dater la contamination – révèle dans certaines zones un ratio inférieur à 1, signature d’applications récentes de DDT, substance pourtant interdite. Ce constat chimique confirme ce que les douaniers peinent à enrayer : un trafic illicite de pesticides bannis par les frontières terrestres et maritimes, alimenté par une demande agricole que l’État lui-même entretient via des exonérations de TVA sur les intrants chimiques inscrites au Code général des impôts 2024 – une contradiction budgétaire documentée qui neutralise partiellement la politique de restriction.
L’impact sanitaire le plus quantifiable reste celui de la pollution atmosphérique. En 2023, le Cameroun a été officiellement classé pays le plus pollué d’Afrique subsaharienne en particules fines, avec une concentration moyenne annuelle de 32,5 µg/m³ – soit plus de six fois le seuil recommandé par l’OMS fixé à 5 µg/m³. Ces particules constituent un vecteur de transport privilégié pour les POP gazeux, amplifiant l’exposition des populations urbaines.
La traduction en années de vie perdues est brutale. À l’échelle nationale, un Camerounais moyen pourrait gagner 2,7 années d’espérance de vie si les concentrations de PM2.5 rejoignaient les standards OMS. Mais c’est dans le département de la Menoua (Ouest Cameroun) que l’impact est le plus dramatique : le gain potentiel y atteint 5,1 années – soit une demi-décennie d’existence confisquée par la pollution chimique pour chaque habitant de cette zone.

Au-delà des données environnementales, c’est la fiabilité même du système statistique national qui interroge. Le Plan d’Actions National pour le Développement des Statistiques de l’Environnement (PANDSE 2020-2024) a mis en lumière un écart vertigineux : le MINEPDED évalue la production nationale de déchets plastiques à 600 000 tonnes par an, tandis que les données d’importation de l’Institut National de la Statistique (INS) font état de plus de 121 millions de tonnes par an. Un écart de l’ordre de 1 à 200, qui révèle non seulement des défaillances méthodologiques, mais surtout une incapacité à tracer les flux de matières susceptibles de contenir des POP – retardateurs de flamme PBDE, plastifiants, PFOS – depuis leur entrée sur le territoire jusqu’à leur devenir en fin de vie. Moins de 1% des plastiques importés feraient l’objet d’un recyclage, selon les estimations disponibles.
Mis bout à bout, ces données construisent une équation sanitaire dont le coût humain n’est plus contestable : cancers liés aux PCB et aux métaux lourds, maladies hydriques dans les quartiers périurbains de Douala, années d’espérance de vie amputées par les particules fines, intoxications agricoles chroniques. Le MINEPDED lui-même reconnaît ses limites institutionnelles, souhaitant un repositionnement comme ministère transversal doté d’une police environnementale indépendante pour le triennat 2026-2028.
Les chiffres, eux, ne mentent pas. Ils dessinent le portrait d’un pays qui a pris conscience du danger, qui a commencé à agir, mais dont le rythme d’intervention reste structurellement en retard sur la vitesse de propagation des poisons qu’il combat. Chaque année gagnée sur les POP est une année de vie rendue aux Camerounais. Chaque année perdue se comptera, elle, en décennies de contamination supplémentaire.
Cyprien Onana

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