Douala, Cameroun
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Cameroun : La fièvre jaune frappe dans l’indifférence générale

Soixante-trois cas confirmés de fièvre jaune en 2023, cinq décès, et une couverture vaccinale dérisoire qui expose 28 millions de Camerounais à une maladie pourtant évitable. Les chiffres officiels du rapport épidémiologique national dessinent le portrait d’un système de santé publique défaillant qui laisse prospérer un fléau contre lequel il existe pourtant un vaccin efficace depuis 1937.

L’épidémie de 2023 a touché 48 districts de santé sur 200, soit près d’un quart du territoire national, s’étendant sur dix régions du pays. Du littoral industriel aux confins sahéliens, la fièvre jaune a frappé sans distinction, révélant les failles béantes d’une politique vaccinale à géométrie variable. La région du Sud affiche le taux d’attaque le plus alarmant avec 8,39 cas pour un million d’habitants, suivie de l’Adamaoua avec 5,76 cas, témoignage d’une vulnérabilité particulière des zones rurales face à cette maladie vectorielle.

Les statistiques vaccinales révèlent l’ampleur du désastre sanitaire. Sur les 32 cas confirmés dont le statut vaccinal est connu, seuls deux patients avaient été immunisés, soit un taux dérisoire de 6%. Vingt malades n’avaient jamais reçu le vaccin, et pour neuf autres, impossible de déterminer leur statut vaccinal, symptôme d’un système de suivi défaillant qui navigue à l’aveuglette dans la protection de ses populations.

Cette négligence criminelle trouve ses racines dans l’histoire récente des campagnes vaccinales camerounaises. Entre 2013 et 2015, seuls sept districts sur les 32 touchés ultérieurement par la maladie avaient participé aux campagnes de rattrapage. Une myopie sanitaire qui explique aujourd’hui la résurgence de l’épidémie dans des zones laissées pour compte par les autorités de santé publique. Les couvertures vaccinales de routine de cette période – 82,8% en 2013, 79,9% en 2014, 76,9% en 2015 – traduisaient déjà une dégradation progressive de la protection collective.

le vaccin contre la fièvre jaune

Face à l’ampleur de la crise, les autorités sanitaires ont organisé en mai-juin 2022 une campagne de riposte dans trois districts seulement : Foumbot, Malentouen et Ngaoundéré Urbain. Une réponse homéopathique à un problème systémique qui témoigne de l’incapacité du ministère de la Santé publique à déployer une stratégie d’envergure nationale. Ces trois districts ont certes affiché des couvertures supérieures à 80%, mais cette performance ponctuelle masque l’abandon sanitaire des autres zones épidémiques.

L’analyse par tranche d’âge révèle une tragédie particulièrement cruelle : les enfants et jeunes adultes paient le prix fort de cette négligence vaccinale. La maladie frappe des populations qui auraient dû être protégées dès leur plus jeune âge par une vaccination systématique intégrée au calendrier vaccinal national. Cette défaillance transforme une maladie évitable en sentence de mort pour les plus vulnérables.

La fièvre jaune n’est pourtant pas une pathologie exotique au Cameroun. Endémique dans cette zone géographique, elle nécessite une vigilance constante et une couverture vaccinale maintenue au-dessus de 80% pour assurer une immunité collective efficace. Mais les autorités camerounaises semblent avoir oublié cette règle élémentaire de santé publique, préférant gérer les épidémies en mode réactif plutôt que de les prévenir par une politique vaccinale cohérente.

campagne de vaccination contre la fievre jaune

Les partenaires internationaux – OMS, CDC américain, CDC africain, UNICEF – tentent de colmater les brèches d’un système national à bout de souffle. Leurs financements permettent tant bien que mal de maintenir une surveillance épidémiologique minimale et d’organiser des campagnes de riposte ciblées. Mais cette dépendance extérieure souligne l’incapacité de l’État camerounais à assumer ses responsabilités fondamentales en matière de santé publique.

Le rapport officiel évoque pudiquement des « défis opérationnels » liés à la « mobilisation des ressources pour la mise en œuvre des activités d’investigation et de riposte ». Cette formulation bureaucratique dissimule une réalité plus brutale : le Cameroun n’a pas les moyens de protéger efficacement ses populations contre une maladie pourtant parfaitement maîtrisable sur le plan médical.

Pendant que les experts compilent leurs statistiques et rédigent leurs rapports de situation, la fièvre jaune continue sa progression silencieuse dans un pays où la prévention vaccinale reste un luxe inaccessible à des millions de citoyens. Une tragédie sanitaire évitable qui transforme le Cameroun en laboratoire à ciel ouvert pour une maladie que l’humanité sait combattre depuis près d’un siècle.

Cedric Pokam

Cedric Pokam
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