Dans l’Extrême-Nord du Cameroun, l’eau ne coule plus seulement dans les rivières asséchées, elle enflamme les esprits, fracture les communautés et ravive de vieux démons. Alors que les précipitations deviennent erratiques et les sécheresses plus longues, ce n’est plus seulement le climat qui inquiète, mais les conflits sanglants qu’il déclenche. Entre 2021 et 2023, plus de 15 000 personnes ont été déplacées à cause d’affrontements violents autour des points d’eau, selon un rapport accablant du Crisis Group.
L’origine de ces violences est à la fois banale et tragique : une lutte pour l’accès à l’eau et aux terres fertiles. Dans cette région marquée par une aridité croissante, les Musgum, majoritairement pêcheurs et cultivateurs, creusent des bassins de rétention le long du fleuve Logone pour irriguer leurs champs. Mais ces aménagements bloquent le passage du bétail des Choa Arab, éleveurs nomades qui voient là une entrave directe à leurs moyens de subsistance. Ce qui n’était autrefois qu’une friction entre voisins s’est mué en conflits meurtriers, attisés par le vide laissé par un État défaillant.
Car si l’eau est rare, l’absence de gouvernance, elle, est flagrante. Le rapport souligne la faiblesse des mécanismes de médiation et la lenteur de la réponse publique face aux signaux d’alerte. Les autorités locales ont tardé à anticiper les tensions, et lorsqu’elles ont réagi, ce fut souvent sous la pression d’une explosion de violence. En 2021, des affrontements à Logone-Birni ont fait des dizaines de morts, obligeant des milliers de familles à fuir vers le Tchad voisin. Une tragédie qui aurait pu être évitée avec un encadrement plus structuré de l’accès aux ressources.

La dimension climatique de cette crise ne saurait être ignorée. Le lit du fleuve Logone se réduit chaque année, la saison des pluies est de plus en plus imprévisible, et les périodes de sécheresse s’allongent. En 2022, 400 000 personnes ont été affectées par des inondations dans l’Extrême-Nord, une autre face du dérèglement climatique qui vient aggraver la pression sur les terres arables. Mais ces catastrophes naturelles deviennent explosives lorsqu’elles se mêlent à des dynamiques communautaires non régulées.
Plus préoccupant encore, le spectre de l’extension du conflit plane sur toute la région. Depuis fin 2023, des violences similaires émergent dans d’autres départements comme le Mayo-Sava, le Mayo-Tsanaga et le Diamaré. Le modèle est le même : absence de délimitation claire des terres, rivalités intercommunautaires anciennes, et manque d’arbitrage de l’État. À cela s’ajoute une insécurité chronique liée aux exactions de groupes armés comme Boko Haram, qui exploitent les tensions pour renforcer leur emprise.
Face à cette situation, les recommandations du Crisis Group sont claires : renforcer les mécanismes de prévention au niveau local, mettre en place des comités de gestion de l’eau représentatifs des différentes communautés, et améliorer l’accès à la justice. L’organisation insiste également sur la nécessité d’impliquer davantage les jeunes et les femmes dans les processus décisionnels, afin d’éviter que la gouvernance ne reste captée par des élites parfois partisanes.
Mais pour que ces pistes deviennent réalité, il faudra surmonter un obstacle de taille : le manque de volonté politique. Le rapport pointe un déséquilibre criant entre les priorités nationales, souvent tournées vers des investissements routiers ou pétroliers, et la faible attention accordée à la gouvernance des ressources naturelles. Pourtant, dans une région où 94 % des routes sont non bitumées et où l’accès aux marchés est limité, gérer durablement l’eau pourrait non seulement prévenir des conflits, mais aussi stimuler le développement économique.
Si rien n’est fait, le Cameroun court le risque que ses lignes de fracture locales se transforment en cicatrices nationales. L’eau ne devrait jamais être un facteur de guerre. Pourtant, dans l’Extrême-Nord, elle devient chaque jour un peu plus un enjeu de survie. Non seulement pour ceux qui en manquent, mais pour un pays tout entier, qui joue là une partie cruciale de sa stabilité.
Patrice Moth

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