Douala, Cameroun
Biodiversité Faune

Cameroun: dix millions de bovins, zéro viande dans les assiettes

Le Cameroun possède 10 202 369 bovins en 2021. Dix millions de têtes qui paissent dans les régions de l’Adamaoua, de l’Extrême-Nord et du Nord-Ouest. Ajoutez 7 149 008 caprins, 3 931 917 ovins, 4 062 608 porcins et 54 166 948 volailles. Les chiffres de l’Annuaire Statistique du Ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries Animales impressionnent par leur ampleur.

Un cheptel qui augmente de 2% par an depuis 2015. Une croissance régulière, prévisible, rassurante sur le papier. Pourtant, en 2021, la production totale de viande s’effondre : 270 158 tonnes, soit 12,4% de moins qu’en 2020. Le pays élève des millions d’animaux mais peine à nourrir ses habitants.

Cette contradiction révèle une faille structurelle. Entre 2015 et 2019, les effectifs de volailles grimpent de 80,3 millions à 85,5 millions de têtes. Puis vient 2020 : chute brutale à 53,6 millions. La pandémie de COVID-19 frappe. Les limitations des importations créent une pénurie de poulets de chair sur les marchés camerounais. Le secteur le plus dynamique, celui qui devait nourrir les familles urbaines à moindre coût, s’écroule. En 2021, malgré une légère reprise à 54,1 millions de têtes, la production de viande de volaille stagne à 52 679 tonnes contre 121 296 tonnes en 2015. Le cheptel existe, mais la transformation en protéines accessibles échoue.

Les bovins racontent une histoire similaire. Avec plus de 10 millions de têtes en 2021, le Cameroun dispose du plus grand cheptel bovin d’Afrique centrale. L’Adamaoua concentre à elle seule 6,3 millions de bovins. Des troupeaux immenses qui devraient garantir l’autosuffisance en viande rouge. Mais la production de viande bovine atteint seulement 125 194 tonnes en 2021. Pour un pays de 27 millions d’habitants, cela représente moins de 5 kilogrammes par personne et par an. Une misère nutritionnelle.

Le prix de la viande bovine révèle cette tension. À Yaoundé, le kilogramme de bœuf avec os coûte 2 965 francs CFA en 2021, contre 2 847 francs en 2019. Une hausse légère mais constante malgré l’augmentation des effectifs. L’offre progresse, la demande explose plus vite encore. Entre ces deux courbes qui ne se rejoignent jamais, les familles camerounaises arbitrent : moins de viande, plus de poisson importé, davantage de protéines végétales. Le bétail paît sous leurs yeux, mais leurs assiettes restent vides.

La production de lait s’enfonce dans le même marasme. En 2015, le pays produisait 208 604 tonnes de lait. En 2021, seulement 166 132 tonnes malgré l’augmentation du cheptel bovin. Une baisse de 20% en six ans. L’Adamaoua, première région d’élevage, produit 40 194 tonnes de lait en 2021 contre 55 147 tonnes en 2019. Les vaches sont là, en nombre croissant, mais leur productivité chute. Les techniques d’élevage stagnent, les races locales peu performantes dominent, la sélection génétique fait défaut. Chaque vache produit moins, et le pays importe du lait en poudre pour combler le déficit.

l’augmentation du cheptel bovin

Les œufs offrent le seul motif de satisfaction. La production grimpe à 104 846 tonnes en 2021, soit 11,7% de plus qu’en 2020. L’Ouest et le Nord-Ouest concentrent l’essentiel de cette production avec 84 538 et 4 782 tonnes respectivement. Les pondeuses, dont l’effectif atteint 5,3 millions de têtes, assurent une rentabilité que les autres filières ne parviennent pas à égaler. Un succès isolé dans un océan de contre-performances.

Le Cameroun dispose des ressources. Les 671 305 tonnes d’aliments composés pour porcs, les 89 831 tonnes pour poulets de chair, les 269 527 tonnes pour pondeuses produites en 2021 prouvent l’existence d’une industrie de soutien. Les 2,25 millions d’hectares de pâturages naturels dans l’Adamaoua offrent des espaces illimités. Les infrastructures existent : 557 vétérinaires inscrits, des marchés à bétail dans toutes les régions, des provenderies qui fonctionnent.

Mais entre les ressources et les assiettes, le fossé persiste. Dix millions de bovins, sept millions de caprins, quatre millions de porcins, cinquante-quatre millions de volailles. Des chiffres qui devraient rassasier un pays. Au lieu de cela, 270 158 tonnes de viande pour 27 millions d’habitants. Moins de 10 kilogrammes par personne et par an. Le Cameroun élève, mais ne nourrit pas.

Patrice Moth

Patrice Moth
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