Dans les terres gorgées d’eau du Moungo, là où l’ananas pousse avec une facilité déconcertante, les producteurs camerounais assistent impuissants à l’un des paradoxes les plus cruels de l’agriculture africaine contemporaine. Le marché mondial de l’ananas pèse 28,79 milliards de dollars en 2024, mais le Cameroun n’y capte plus que 0,1% des parts, un effondrement spectaculaire depuis les 0,7% d’il y a dix ans.
Les exportations ont chuté de 55% pour atteindre un volume résiduel de 386 tonnes en 2025, transformant ce qui fut un fleuron agricole en symbole d’une occasion manquée.
Ce naufrage ne doit rien au hasard. Il porte un nom précis: MD2. Cette variété Extra Sweet, lancée par Del Monte en 1996, a conquis 70% du marché européen grâce à sa chair jaune homogène, sa forme cylindrique parfaite et surtout son acidité minuscule de 0,4%. Pendant que le Costa Rica basculait massivement vers ce fruit conçu pour les linéaires de supermarché, le Cameroun s’accrochait à sa Cayenne Lisse, variété au goût certes supérieur selon les puristes, mais trop acide, trop irrégulière, trop fragile pour la logistique industrielle moderne. Résultat: sur le créneau du transport aérien, l’offre camerounaise de Cayenne a « pratiquement disparu » en 2025.

Les chiffres de productivité racontent une autre déroute. Les rendements stagnent entre 31 et 35 tonnes par hectare quand le Costa Rica en récolte le double. L’Institut de Recherche Agricole distribue 1,5 million de graines pré-germées et promet 70 tonnes par hectare pour 2025, mais cette ambition se heurte à une réalité comptable implacable. Investir six millions de FCFA pour mettre en place un hectare avec un cycle de 12 à 18 mois, puis vendre ses fruits 100 FCFA l’unité au bord du champ ne produit aucune rentabilité. Le sac d’engrais à 25 000 FCFA force les exploitants à rationner les épandages, sabordant la qualité pour survivre quelques mois de plus.
Face à l’impasse du marché du frais, le gouvernement brandit la transformation locale comme planche de salut. Le discours semble cohérent: 21 132 nouvelles PME créées en 2024, une trentaine produisant plus d’un million de litres de jus annuellement, des champions comme Mukete Estates visant 26 000 tonnes. Le budget d’import-substitution de 128 milliards FCFA pour 2025 finance cette reconversion industrielle censée absorber la production nationale.

Mais cette stratégie bute sur une contradiction fatale. Les usines de transformation exigent des volumes constants et des calibres uniformes. Or la production camerounaise reste chaotique, prisonnière d’une mauvaise maîtrise du traitement d’induction florale qui permettrait de programmer les récoltes. Les transformateurs oscillent entre surabondance et pénurie, incapables de planifier leurs lignes de production. Pire encore, l’ananas ne figure même pas parmi les sept produits prioritaires du programme d’import-substitution – riz, maïs, blé, lait, poisson, sorgho, soja accaparent l’attention officielle.
Le dernier clou du cercueil est logistique. Le port de Kribi accueille désormais le MSC Turkiye, mastodonte de 24 346 conteneurs, mais l’autoroute Yaoundé-Douala reste aux deux tiers non pavée. Les transporteurs ne font plus que deux rotations quotidiennes au lieu de cinq. Les fruits arrivent meurtris, sans chaîne du froid digne de ce nom, leur durée de vie en rayon déjà amputée avant même d’embarquer.
Pendant ce temps, le Bénin obtient une Indication Géographique Protégée pour son Pain de Sucre, le Togo certifie 76% de sa production en bio. Le Cameroun, lui, regarde passer les 28 milliards.
Elvis Fokam

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