Vingt-quatre ans après l’adoption de sa loi sur l’eau, le Cameroun reste empêtré dans une crise hydrique qui défie l’entendement. Avec ses cinq bassins versants majeurs et des nappes souterraines capables de produire 6000 mètres cubes d’eau par jour, le pays dispose pourtant d’un patrimoine hydraulique exceptionnel. Mais seuls 29% des ménages camerounais ont accès au réseau public de distribution d’eau selon les dernières données de l’Institut national de la statistique de 2021.
Cette contradiction révèle l’ampleur d’un désastre institutionnel qui transforme l’abondance naturelle en pénurie artificielle. Dix ministères se disputent les compétences liées à l’eau sans coordination aucune, créant une cacophonie administrative qui paralyse toute action efficace. Le Ministère de l’Eau et de l’Énergie, censé orchestrer la politique nationale avec son budget 2025 de 493,3 milliards de FCFA, cohabite avec neuf autres départements qui interviennent chacun selon sa propre logique sectorielle.
Le symbole de cette paralysie institutionnelle reste le Comité National de l’Eau, créé en 1985 pour coordonner les interventions dans le secteur. Quarante ans plus tard, cette instance n’a toujours jamais fonctionné, ses membres n’ayant jamais été nommés. Cette coquille vide bureaucratique illustre parfaitement l’immobilisme qui gangrène la gestion hydrique camerounaise depuis des décennies.
Camwater, l’entreprise chargée de la distribution d’eau potable, affiche des performances qui frisent l’indécence. Malgré une progression dérisoire de 52% en 2022 à 54% en 2024, plus de la moitié des Camerounais restent privés d’accès au réseau public. Cette entreprise, censée desservir 27 millions d’habitants, ne compte que 650 000 abonnés en 2023, condamnant des millions de citoyens à puiser dans des puits, sources et rivières souvent contaminés.
Les conséquences sanitaires de cette défaillance sont dramatiques. Les maladies hydriques prolifèrent, frappant particulièrement les enfants et les femmes qui consacrent des heures quotidiennes à la corvée d’eau. Les inondations récurrentes de Douala, Yaoundé et Buéa révèlent parallèlement l’absence totale de planification urbaine intégrant la gestion des eaux pluviales.

La recherche hydrologique camerounaise agonise dans l’indifférence générale. Le Centre de Recherche Hydrologique a vu son budget s’effondrer de 73 millions de FCFA en 1991 à 22 millions en 2005, compromettant toute perspective d’amélioration des connaissances. Les laboratoires sont sous-équipés, le matériel obsolète et les chercheurs découragés. Le pays navigue ainsi à l’aveugle, sans données fiables sur ses propres ressources hydriques.
Cette gestion approximative trouve ses racines dans une approche autoritaire qui exclut systématiquement les populations des décisions qui les concernent. Toutes les orientations sont décidées depuis Yaoundé et appliquées sur le terrain sans consultation des communautés locales. Cette politique du « haut vers le bas » génère des catastrophes comme à Bamendjing, où la construction d’un barrage a provoqué une flambée de paludisme et de maladies hydriques que personne n’avait anticipée.
L’arsenal législatif existe pourtant. La loi de 1998 portant régime de l’eau établit un cadre juridique ambitieux pour une gestion intégrée des ressources hydriques. Mais vingt-six ans après sa promulgation, les décrets d’application continuent d’être publiés au compte-gouttes, rendant cette loi largement inapplicable. Le principe « pollueur-payeur », théoriquement en vigueur depuis 2000, reste lettre morte faute de critères clairs et d’agents compétents pour l’appliquer.

Cette paralysie institutionnelle compromet gravement l’atteinte des objectifs de développement durable. Le Cameroun vise à porter l’accès à l’eau potable à 77% et l’accès à l’assainissement à 56% en milieu rural d’ici 2030. Ces cibles paraissent aujourd’hui irréalistes au regard des performances actuelles, malgré l’approbation récente d’un programme de 950 millions de dollars par la Banque mondiale pour renforcer les institutions du secteur.
La pollution des ressources hydriques s’intensifie parallèlement. L’eutrophisation du fleuve Nyong et du lac municipal de Yaoundé témoigne d’une contamination incontrôlée qui détruit progressivement le patrimoine naturel du pays. Les stations d’épuration des eaux usées brillent par leur absence dans la plupart des villes camerounaises, transformant les cours d’eau en égouts à ciel ouvert.
Cette crise révèle surtout l’absence criante de volonté politique. Malgré la participation du Cameroun aux commissions transfrontalières de gestion des bassins du Niger, du Lac Tchad et du Congo, malgré la ratification de dizaines de traités internationaux sur l’eau, les autorités camerounaises semblent incapables de traduire ces engagements en actions concrètes sur le terrain.
Le Cameroun possède pourtant tous les atouts pour réussir sa transition vers une gestion intégrée des ressources en eau. Ses richesses naturelles exceptionnelles, son cadre législatif existant et ses engagements internationaux constituent une base solide. Mais cette transformation exige une révolution institutionnelle capable de briser les logiques sectorielles et de placer l’intérêt général au cœur des priorités nationales.
Les 271 ethnies qui peuplent ce territoire méritent mieux qu’une gestion balbutiante de leur patrimoine vital. L’eau camerounaise attend son printemps politique.
Ben Bagtik

Laisser un retour à ce sujet